" De l’impossibilité de traiter sans contrainte ? "

La Cellule d’Appui du SMES-B reçoit régulièrement des demandes d’intervention et d’appui émanant de travailleurs du secteur social, sans-abri et de la santé confrontés quotidiennement à des personnes en situation de grande précarité, et pour qui toute parole d’aide semble s’être vidée de sens.

Le refus de soins ou d’aide de la part de ceux qui sont dans la rue provoque chez les intervenants un sentiment d’échec dans leurs missions, d’incompréhension et surtout d’inquiétude. Face à ce genre de situations où une suspicion de maladie mentale viendrait à complexifier l’accompagnement de ces personnes, les " soins sous contrainte " apparaîtraient alors comme la seule solution envisageable.

Il faut rappeler, comme l’a déjà fait, entre autres, l’asbl L’Autre " lieu " dans un document que l’on trouve facilement sur leur site web, qu’il s’agit " d’une mesure de protection (restriction provisoire de la liberté d’un individu en vue d’une hospitalisation) ". [1] On note que ceci porte sur le fait de se faire hospitaliser sous contrainte et non sur se faire soigner sous contrainte.

Comme indiqué dans le document cité, " La Mise en Observation apparaît dans la loi du 26 juin 1990 relative à la protection de la personne des malades mentaux qui a pour but de rétablir le malade mental comme sujet de droit et d’instaurer les règles des internements non volontaires ". [2]

La Mise en Observation répond à trois conditions : " la personne doit être reconnue " malade mentale " ; elle doit mettre en péril sa santé et sa sécurité et/ou constituer une menace grave pour la vie ou l’intégrité d’autrui ; et aucun autre traitement ne peut être envisageable ". [3] Cette dernière condition porte souvent à confusion avec la non-demande et le refus d’aide ou de soins exprimé par les personnes.

" Pouvoir établir qu’aucun autre traitement ne peut être envisagé dépend de l’expert et de l’évaluation que celui-ci fait des ressources du secteur de la santé mentale. Sachons que la loi met surtout l’accent sur ce constat indéniable : l’impossibilité de traiter sans contrainte le malade ". [4]

De l’impossibilité de traiter sans contrainte…

Nous voici donc au cœur du débat actuel concernant la mise en abri sous contrainte par la police des personnes qui sont dans la rue, et au cœur également d’un autre débat, moins public mais tout aussi important, sur l’accompagnement et l’accueil de ceux qui sont en situation de précarité et qui souffrent d’une maladie mentale.

Y a-t-il une autre façon de traiter le refus de soins ou d’aide que par la contrainte ? C’est le pari des équipes mobiles et de beaucoup de travailleurs de terrain. Et la pratique clinique nous l’enseigne également.

Dans un excellent recueil de travaux intitulé " Les cliniques de la précarité. Contexte social, psychopathologie et dispositifs ", sous la direction de Jean Furtos , on peut lire la présentation du travail des équipes mobiles d’accès aux soins psychiatriques pour les personnes en grande précarité à Paris. Son auteur interroge la pratique de réseau par rapport au " temps nécessaire à instaurer un lien…le respect de la volonté du sujet en errance et sa dignité ; la coordination entre équipes du sanitaire et du social (laquelle) doit être vigilante à ne pas s’inscrire dans les violences faites au sujet errant au nom de l’urgence et de la morale… ".[2] Pour l’auteur, " les difficultés cliniques et institutionnelles ne sont pas les mêmes selon que le sujet est à la rue où tous les liens sont à reconstituer, selon qu’il est déjà dans un cadre associatif ou un hébergement d’urgence où la question est celle d’un début de travail d’insertion…".[3]

La rencontre avec les sujets en situations de grande précarité et en souffrance psychique suppose, d’après son expérience, " la nécessité du renoncement des soignants – et j’ajoute, des intervenants en général - à imposer d’emblée une norme et une action de maîtrise : … la question du diagnostic et du traitement (doit être) suspendue au travail d’accueil intersubjectif… Elle s’accompagne de l’engagement éthique vis-à-vis de l’autre et de la recherche du consentement aux soins dans un cadre négocié ".[4]

Ainsi, quand on travaille avec la précarité sociale et celle qui concerne l’accès au langage, c’est nécessaire de pouvoir se décaler des idéaux, des missions institutionnelles même si elles visent le bien-être de la personne afin de pouvoir accueillir la particularité symptomatique de chacun. Il est important, de ne pas avoir une position trop intrusive, injonctive ou de demande d’’une inscription symbolique à laquelle le sujet a difficilement accès.

La possibilité d’adresser une demande de soins implique la supposition d’un lien soit-il minimal avec l’Autre social, institutionnel incarné par les travailleurs, les intervenants. Si le sujet que nous rencontrons dans la rue a la certitude que l’Autre social n’est pas fiable, voire même méchant, toute offre de soins ou d’aide, exprimée en dehors du lien de confiance, peut immédiatement s’avérer énigmatique et persécutrice.

Former aux intervenants à une modalité d’accompagnement qui se garderait de comprendre trop vite le refus ou la non demande du sujet, et les soutenir dans la recherche d’alternatives créatrices qui tiennent en compte la subjectivité et les conditions de vie du sujet, voilà le pari de la Cellule d’Appui du SMES- B.

Mahe Aja
Coordinatrice Cellule d’Appui

[1Les cliniques de la précarité. Contexte social, psychopathologie et dispositifs. Jean Furtos. Editions Elsevier Masson, 2008

[2Op.cit. p. 226

[3Op.cit. p. 227

[4Op.cit. p. 227