"Le Bouddha Schizophrène" : Un avant-goût !

Comment construire sa vie et trouver sa place dans le monde quand le rapport à la réalité se brouille et la maladie mentale nous exclut ? Philippe Colinet, athlète de l’extrême, kinésithérapeute, auteur et schizophrène, dévoile à travers un récit autobiographique son parcours de vie mouvementé. Isabella Reati, animatrice socio-culturelle du projet Housing First du SMES-B, résume ce parcours étonnant et émouvant.

 

Avance, ne te retourne pas <…>
Mes rêves, personne n’y touchera jamais <…>
Je vais partir pour une nouvelle vie,
Où là, je respire et je bouge <…>,
Les trous noirs coexistent,
Que pour donner du sens au soleil <…>

Extrait de Poésie transdimentionnelle, Philippe Collinet

 

Depuis l’adolescence, Philippe se pose un tas de questions. Des questions qu’un jeune homme percutant se pose quand on est confronté à la dureté de l’existence, aux railleries de ses camarades et à l’exclusion. Il fait le constat que le monde n’est pas un endroit aussi merveilleux qu’il ait pu le voir avec ses yeux d’enfant.

Alors que ses camarades terminent leurs études secondaires, Philippe vit une période de souffrance intense. Son angoisse, à peine adoucie dans l’alcool, est à l’origine de son décrochage scolaire. Suite à une peine de cœur, il tente même de mettre fin à ses jours.

À partir de ce moment, s’ensuit l’expérience de l’hôpital psychiatrique. Les hospitalisations se suivent et l’état de Philippe empire. Il est fort affaibli, désocialisé, assommé par les médicaments qui cadenassent le corps. Son état ne cesse de se dégrader et il commence à entendre des voix. Elles lui parlent dans sa tête et le méprisent. Il n’en peut plus, quitte l’hôpital psychiatrique et décide de prendre sa vie en main.

Rentré chez lui, il laisse tomber la médication et prend l’habitude de courir dans la campagne avoisinante, malgré les voix qui l’insultent. Ce sera le début d’un long parcours de recherche de soi à travers le sport.

Philippe court de plus en plus. D’abord, une demi-heure puis plusieurs heures d’affilées, puis un marathon, puis 100km. Plus tard, il devient triathlète d’iron-man à travers l’Europe. Son corps le soutient, il trouve dans ces expériences extrêmes une force incroyable. Il risque parfois sa vie pendant ses courses en solo. C’est dans ces moments qu’il reçoit le soutien infaillible de ceux qu’il croise sur son chemin. Il inspire les autres par sa force et sa foi en son corps. Ses limites sont sans cesse repoussées par une volonté de s’élever encore et encore.

Ces expériences sportives semblent inscrire dans son corps une nouvelle confiance, une nouvelle perception de lui-même, du monde et des autres. Il décide alors de reprendre ses études de kinésithérapie, qu’il poursuit avec succès sans pour autant abandonner ses exploits sportifs.

Pendant ses études, il traverse la Belgique à vélo en solitaire. Plus tard, il décide de traverser la France, toujours sur son vélo, et dans des conditions climatiques les plus rudes, au profit de la recherche pour la sclérose en plaques. Il réussit ce challenge, tout comme ses études de kiné.

C’est alors que quelques angoisses reviennent mais Philippe n’est pas prêt à s’y attarder. Les crises se font plus fréquentes et recommencent à le faire souffrir. Il décide de méditer intensivement – depuis un temps déjà il s’intéresse au Bouddhisme – et cela lui fait du bien. Dans ces expériences de médiation, l’esprit de Philippe semble s’ouvrir de manière étonnante. Il prend conscience des nouveaux aspects de son identité Bouddhique, et sur sa mission de sauver le monde de l’apocalypse.

Cette fois, ce sont les limites de l’esprit qui sont repoussées dans une dilatation extrême dont les contours ne sont plus perceptibles. Un délire mystique se construit patiemment jusqu’à englober tous les aspects de sa vie. Philippe vit dans une chimère, il s’y perd.

Et là, après une hospitalisation sous contrainte, tombe le diagnostic. Philippe souffre de schizophrénie. Ce résultat a contre toute attente un effet apaisant. Un mot est enfin posé sur sa souffrance et un traitement est mis en place. Philippe est épuisé mais reprend sereinement le chemin du retour vers soi.

Il continue à écrire, entre autres le livre-témoignage que je résume ici, il abandonne toute tentative d’obtenir quoi que ce soit de la vie et rencontre sa femme Barbara.

"Devenir un Bouddha n’est donc plus mon objectif", dit-il "car je suis en paix. C’est le repos du guerrier. Qui sait, c’est peut-être ça l’éveil ?". Après une exploration profonde de son corps et de son esprit Philippe a trouvé la paix. Quelque chose qu’on ne peut trouver qu’après une guerre, qu’après avoir abandonné les armes, accepté sa condition humaine et ses limites.

Isabella Reati
animatrice socio-culturelle du projet Housing First du SMES-B