Publication du rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté

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L’Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale vient de publier son rapport thématique sur l’état de la pauvreté avec, en prime, un dossier « Regards Croisés » inédit. Retour sur quelques points-clés de ces publications.

Intitulé « Précarités, mal-logement et expulsions domiciliaires en Région bruxelloise », ce document s’attache, comme l’indique son titre, à mettre en évidence les mécanismes juridiques, sociaux et politiques opérant dans les situations d’expulsion menant (trop) souvent à une privation de droits sociaux, et à la précarisation accélérée qui s’ensuit. Mais ce rapport ne vient pas seul : une publication connexe, « Regards Croisés », vise à faire la lumière sur les problématiques liées à l’accès au logement à partir du terrain. Ce faisant, ce document rassemble les contributions de divers acteurs issus des mondes institutionnel et associatif – notamment du SMES dont les coordinatrices Housing First et Cellule d’Appui ont participé à la rédaction – ayant directement affaire à des questions touchant à l’habitat.

En guise de préambule, une mise au point méthodologique s’impose : l’absence de statistiques officielles participe à l’invisibilisation du phénomène des expulsions officieuses. De sorte que, si l’on recense quelques centaines d’expulsions judiciaires effectives par an, les situations d’expulsion illégale ou de départ forcé, elles, s’estiment en milliers. D’où l’impérieuse nécessité, comme le stipule le rapport, de chercher des moyens pour visibiliser autant que faire se peut cette problématiques aux contours insaisissables.

De la compétitivité du marché à la compétition pour se loger

Ensuite, le rapport nous livre quelques précieuses données contextuelles. On apprend par exemple que, bien que la population bruxelloise ait connu une augmentation de plus de 25.000 habitants ces dernières années, le nombre de logements n’a quant à lui guère augmenté dans les mêmes proportions, laissant un grand nombre de ménages sur le carreau.

Bien plus, ce hiatus entre l’offre et la demande contribue à exacerber les tensions pour l’accès au logement dans les quartiers les plus précaires (en particulier ceux dit du « croissant pauvre »). Tant et si bien que ces zones concentrent tout à la fois les logements les moins chers, les moins salubres, mais aussi la plus grande densité de population de la Région.

À l’évidence, cet état des lieux, peu reluisant s’il en est, est essentiellement imputable au marché locatif bruxellois dont l’évolution (en termes de prix, de rareté et d’insalubrité) ne cesse de multiplier, non seulement les barrières pour accéder au logement, mais également les bascules vers l’expulsion et a fortiori vers les situations de non-relogement pour les personnes expulsées. Mais une telle analyse doit être mise en perspective avec l’indicateur du risque de pauvreté. Ce risque concerne en effet une frange accrue de la population, à savoir un tiers des Bruxellois.

Ce double mouvement d’augmentation des loyers/paupérisation de la population joue un rôle prépondérant dans les restrictions de fait à l’accès au logement en général, et dans l’augmentation du risque d’expulsion d’un ménage ou d’une personne isolée en particulier.

L’expulsion : d’abord et avant tout une expérience traumatisante

À l’appui de données qualitatives, le rapport soulève également les impacts immédiats de l’expulsion sur la situation psychique et sociale des personnes concernées. Être expulsé de son lieu de vie, faut-il le rappeler, revient à vivre une effraction – parfois violente et soudaine – dans cet espace d’intimité que constitue l’habitat avec toutes les conséquences psychiques qu’une telle expérience comporte (honte, trauma, peur…), et qui nécessiteront du temps pour se refermer, singulièrement pour les personnes déjà fragilisées.

Par ailleurs, outre la souffrance qu’elle engendre, l’expulsion est de surcroit une véritable bascule, au mieux vers un quotidien émaillé de bricolages incessants pour se trouver un toit ; au pire vers le sans-abrisme, le dénuement et la désaffiliation. C’est ainsi que « plusieurs semaines ou mois s’écouleront dans une majorité de cas avant de voir les personnes expulsées retrouver un logement à elles. D’autres n’en retrouveront pas et l’expulsion sera le déclencheur d’une situation de sans-abrisme ».

Un processus catalysé par la situation psycho-sociale de la personne

Puis, après avoir listé les causes spécifiques – nécessairement multifactorielles – du risque d’expulsion (non-paiement du loyer, manque d’informations, troubles du voisinage…), le focus est mis sur les « facteurs d’escalade et de désescalade vers l’expulsion », c’est-à-dire sur les éléments pouvant potentiellement conduire au désamorçage d’une telle procédure ou, à l’inverse, à augmenter drastiquement les risques de sa mise en œuvre effective.

En sus d’être sans surprise, le constat est ici sans appel : « […] plus on avancera dans la procédure d’expulsion, plus les personnes seront caractérisées par de très grandes et multiples fragilités, touchant les différents domaines de la vie », à savoir la pauvreté, les affections de santé physique et mentale, l’isolement etc.

Ce dernier point touche du doigt l’un des enjeux fondamentaux – sinon l’enjeu princeps par excellence – qui se déploie dans toutes les problématiques afférentes au logement et, bien plus, qui déborde le strict cadre de ce secteur pour s’inscrire de part et d’autre de ses frontières ; cet enjeu, précisément, tient dans la nécessité d’aborder ces questions sous l’angle de l’intersectorialité.

La transversalité comme principe, l’intersectorialité comme pratique

C’est évidemment en ce sens que le SMES, eu égard à son identité et à ses missions, a participé à la rédaction et à la présentation du dossier « Regards Croisés » complémentaire au rapport. À l’appui de données chiffrées et – surtout – d’expériences de terrain relatées par les travailleurs des projets Housing First et Cellule d’Appui, la contribution du SMES à ce document met en évidence à quel point logement, santé et précarité sont inextricablement liés.

Ainsi, si le projet Housing First du SMES s’adresse tout particulièrement aux personnes cumulant des lourds problèmes de santé mentale, de précarité et d’addiction, il apparait pourtant, comparativement à d’autres dispositifs de relogement de personnes sans-abri, qu’« après un an et deux ans, ce sont les locataires Housing First qui présentent le meilleur état de santé. On constate une stabilisation ou une amélioration de l’état de santé, surtout sur le plan de la santé mentale ».

C’est que le Housing First, dès lors que ses principes sont rigoureusement mis en œuvre (comme c’est le cas au SMES), propose inconditionnellement un logement doublé d’un accompagnement adéquat et pluridisciplinaire, lequel continue même en cas de sortie de logement ou d’expulsion afin de maintenir un lien avec la personne. Et les résultats sont là : l’accès au logement permet de travailler plus en profondeur sur les autres pans de la vie de la personne concernée, et surtout avec sa participation. Ce qui, assurément, constitue l’une des clés (mais pas la seule) pour prévenir les situations d’expulsion.

De la même façon, ce dossier épingle le rôle de la Cellule d’appui médico-psychologique d’intersection entre la santé mentale et l’exclusion sociale du SMES dans la création d’un réseau de soins optimal autour de la personne en logement. Pour illustrer concrètement ce mode d’action, le rapport se centre sur la collaboration, de 2009 à 2016, entre la Cellule d’Appui et le SASLS (Service d’Accompagnement Social des Locataires Sociaux).

Rappelons que ce projet « a été développé sur base de la méthodologie de travail de la Cellule d’Appui (mobilité, exibilité, travail en réseau et intervention intersectorielle) et de ses modalités d’intervention (appui aux travailleurs de première ligne, formation et intervision) ». Une collaboration et un soutien au plus près du terrain, de concert avec les travailleurs, qui s’est avérée plus que fructueuse puisqu’elle a permis, comme le rappelle le dossier, de désamorcer nombre de situations complexes, au demeurant insolubles, et qui auraient plus que probablement débouché sur une expulsion.

Là encore donc, les résultats obtenus par un tel mode opératoire démontrent avec force la dimension préventive qui découle d’un accompagnement et d’une expertise pluridisciplinaires, réajustés adéquatement à chaque situation et qui se déploient à l’intersection de problématiques ayant trait à la précarité (revenus, logement, exclusion…) et à la santé mentale (addictions, troubles psychiques…).

L’intersectorialité : un impératif pour des politiques du logement innovantes

Enfin, dans la continuité des quelques points mis ici en évidence (il y en aurait bien d’autres), on épinglera – et on saluera – l’une des recommandations phares du rapport général, tant elle apparait comme décisive pour l’avenir du logement à Bruxelles et ailleurs : « Une action combinée doit d’une part viser les politiques de logement en faveur des personnes précarisées. D’autre part, le besoin est urgent de mettre en place divers instruments préventifs et d’accompagnement des personnes précarisées et en pauvreté, plus à risque d’expulsion de leur logement ».

Un propos qui corrobore le plaidoyer du SMES pour qui une réelle politique de logement, bien qu’elle devra nécessairement aller de pair avec une régulation en amont du marché de l’immobilier et une action sur les processus de précarisation, passera surtout, non seulement par « le décloisonnement des secteurs », mais aussi, à plus à forte raison, par « le décloisonnement des politiques » en vue de dégager des subventions intersectorielles permettant de constituer des équipes qui « s’attaquent spécifiquement et de manière intersectorielle et globale à la problématique [du logement] ».

Le virage vers l’intersectorialité relève donc, en définitive, d’une « absolue nécessité » dans la lutte contre les expulsions et pour l’accès au logement ; parce qu’elle est au fondement de modes d’intervention adéquats, en phase avec les réalités du terrain, ainsi que d’une politique de prévention indispensable dans les espaces urbains précarisés. Comme le rappelaient judicieusement nos coordinatrices Housing First et Cellule d’Appui à la tribune du Parlement bruxellois : « À ces conditions seulement, l’articulation entre logement et santé mentale sera porteuse de travail concerté et d’intégration ».

Du reste, pour que ces lignes n’en restent pas qu’au stade d’aphorismes incantatoires, la balle est plus que jamais dans le camp du politique pour oser, créer et innover.

Consulter le « Rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté » et son annexe « Regards Croisés » en intégralité ci-dessous :

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Muriel Allart (Coordinatrice Housing First au SMES) et Hülya Cakir (Coordinatrice Cellule d’Appui du SMES) au parlement bruxellois pour la présentation du rapport