Sale temps pour le logement

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Le dernier dénombrement des personnes sans-abri à Bruxelles effectué en 2018 par Bruss’Help (anciennement La Strada) a été largement relayé dans le landerneau du social-santé tant les constats qu’il posait, bien que sans grande surprise, étaient une nouvelle fois plus qu’alarmants. Mais par-delà l’état des lieux de la situation prise à un moment M que cette démarche fait apparaitre, ses résultats s’inscrivent également dans le cadre d’une enquête diachronique à vaste portée qui entend faire la lumière sur les grandes tendances à l’œuvre dans les phénomènes du sans-abrisme et du mal-logement dans la capitale. Focus sur les conclusions de cette étude.

« Personnes sans-abri et mal logées en Région Bruxelles-Capitale ». Tel est le nom sobrement donné à l’étude conduite par le Centre d’appui au secteur bruxellois de l’aide aux sans-abri (mieux connus sous le nom de Bruss’Help) dont les résultats préliminaires paraissent ces jours-ci au sein de la revue Brussels Studies. Ce ne sont pas moins de 10 ans de dénombrements et de collectes de données quantitatives qui sont ici condensés et épluchés dans une multitude de graphiques, de tableaux et de diagrammes visant à faire la lumière sur les ressorts, l’évolution et les mutations du sans-abrisme et du mal-logement dans la capitale.

Pointons tout d’abord le caractère accablant des chiffres : ceux-ci attestent que le sans-abrisme et le mal-logement à Bruxelles ont plus que doublé en l’espace de 10 ans (de 1729 individus concernés en 2008 à 4187 en 2018 ; soit une augmentation de 142%). Et ce n’est pas tout, parmi les 4187 personnes touchées en 2018, la moitié d’entre elles entrent dans la catégorie du « sans-abrisme » ( c’est-à-dire qu’elles « passent leurs nuits dans l’espace public ou dans des centres d’hébergement d’urgence »). Ce qui revient à un accroissement de ladite problématique de l’ordre de 327% – rien de moins.

Pour interpréter cette évolution aux proportions colossales, le rapport n’hésite pas à épingler sévèrement l’orientation des politiques publiques et, plus précisément, les réponses apportées par les autorités au sans-abrisme : « l’explosion du nombre de prises en charge dans les centres d’hébergements d’urgence (+ 594,9 % depuis 2008), notamment lorsqu’on la compare à la très faible augmentation du nombre de places disponibles en maison d’accueil (+ 15,9 %), témoigne tout particulièrement des orientations prises ».

Des mesures d’urgence, donc, ancrées dans des solutions de « crise » dont le caractère a priori provisoire semble s’être déplacé dans les faits vers un recours permanent, plutôt que de réelles politiques sociales s’attaquant aux causes profondes du mal-logement comme, par exemple, une régulation du marché locatif qui n’a actuellement fait l’objet que de mesures pour le moins « timides » de la part des pouvoirs publiques comme le soulignent les auteurs.

À cet égard, l’accès au logement est plus généralement impacté par l’exposition d’une frange de la population toujours plus étendue au risque de pauvreté. En effet, le processus de paupérisation des classes populaires n’a cessé de s’accroître durant les 10 dernières années, en témoigne, entre autres indicateurs, l’augmentation significative (72,4%) des personnes bénéficiaires du revenu d’intégration sociale.

D’autres chiffres font néanmoins apparaitre des résultats encourageants : « L’habitat accompagné traditionnel a augmenté de 28,6 % à Bruxelles au cours des deux dernières années (1 394 personnes suivies) ; les programmes Housing First ont, quant à eux, purement et simplement doublé (120 personnes suivies). Au total, 1 514 personnes sont sorties du sans-abrisme ou l’ont évité grâce à ces deux formules ». Un constat d’autant plus prometteur que le nouveau gouvernement bruxellois s’attèle d’ores et déjà à promouvoir ces deux types de solution à long terme.

Usuellement, le sans-abrisme et le mal-logement sont traités, au mieux comme un problème social à résoudre via des politiques de prévention ainsi que des actions à la fois coordonnées et méthodiques sur le terrain ; au pire comme un phénomène isolé sans recours qu’il s’agit d’invisibiliser. À la lumière des données présentées dans ce rapport, on ne peut faire l’impasse sur le caractère diachronique, et donc éminemment structurel, de cette problématique.

La précarisation de la société est une réalité ; certes, pas (encore) pour tout le monde, mais elle concerne toutefois une proportion toujours plus grande de la population. La dégradation de l’accès au logement est immédiatement et intimement liée à cette situation globale. S’il est nécessaire de continuer à lutter pour des solutions durables en matière de logement, interrogeons également, de la manière la plus profonde et la plus critique possible, les macro-structures socio-économiques dans lesquelles ces mesures se déploient et qui tracent aussi bien leur cadre que leur horizon. Faute de quoi, nos politiques auront, à long terme, autant d’effet qu’un cautère sur une jambe de bois.